Les critères de discernement dans l’Église catholique
vendredi 20 mars 2009, par Mgr Albert Rouet
Deux raisons opposées paraissent s’unir pour trouver dans le thème proposé la source d’un paradoxe ou, du moins, d’un étonnement. D’un coté, l’opinion ordinaire tient volontiers le prophète pour un homme qui échappe à l’institution. Sur lui, elle ne peut poser qu’un jugement réservé. Cette méfiance, voire ce rejet par l’ordre établi, fournissent même un critère quasi obligatoire pour discerner le prophète. Le livre du Deutéronome retient pour preuve d’authenticité la conformité à la loi et l’arrivée des évènements prédits (18, 20-22). Le prophète est ainsi reconnu après coup, parfois après la mort de ses auditeurs. Il se présente comme « le premier qui dit la vérité ». Cependant, d’un autre coté, l’onction qui suit le baptême, déclare tout chrétien « prêtre, prophète et roi ». Rareté d’une part, qualité commune de l’autre. Rejet d’une exception ou accueil d’un nouveau membre. Patience pour constater que s’effectuent les paroles ou charisme accordé à chaque chrétien, au nom de son baptême, parfois même avant qu’il parle… S’agit-il bien de la même réalité ? La liturgie de la fête des Saints Innocents voit en eux des prophètes de la mort du Christ innocent, mais Saint Paul classe les prophètes parmi les charges confiées au sein des communautés. Là encore, la conception du prophète oscille entre une position officielle dans l’Église et le surpassement de la parole. Arrêtons-nous un instant à ce dernier aspect.
Il n’y a pas que la parole pour définir le prophétisme. Isaïe vit nu (19,2), Osée épouse une femme légère (1,2), Jérémie enterre une ceinture (13), Ézéchiel perd sa femme (24,15)… Autant de gestes dont une parole donne la signification. Allons plus loin : quand Jérémie confesse qu’il ne peut se taire (4,19), Amos reconnait qu’en « ce temps, le sage se tait »(5,13). Une grande partie du livre d’Ézéchiel couvre un temps de mutisme (3,26 A 24,27, puis 33,22) : « je soupire en silence » (24,17). Le prophète correspond par son silence au silence de Dieu : « Dieu se tait » (Ha 1, 13).
Sans parler évidemment des faux prophètes qui pullulent, ni même des excès émotifs que fustige saint Paul (1 Co 14), comment aborder la question sans verser dans le simplisme ? Il ne suffit pas d’être incompris pour être prophète, pas plus que le mauvais caractère n’est obligatoire. Trouver des critères de discernement devient ainsi aléatoire ou risqué… En outre, il conviendrait d’étudier 1’évolution historique de cette charge, d’Amos aux prophètes des Églises d’Asie ou des premières communautés des Actes des Apôtres (11,27 ; 13,1 … ).
Puisqu’il faut se risquer - sans prétendre jouer au prophète -, j’avancerai qu’être prophète constitue une situation, dans tous les sens du mot. Pour ce faire, un regard sur le Christ s’impose. Puis nous examinerons la position institutionnelle du prophète. Enfin viendra le temps de méditer cette remarque du livre de la Sagesse « la Sagesse fait les prophètes »(7,27). Au fil de 1’exposé un discernement apparaitra, je 1’espère !
I - « Fais le prophète » (Mt 26,68)
Quand Jésus paraît, depuis plusieurs siècles, il n’y avait plus de prophètes. Les livres des Maccabées s’en plaignent : « depuis la fin des temps des prophètes » (Mc 9,2 7) ; « jusqu’à ce que ce que se 1ève un prophète fidèle » (I Mc 14,41). La voix de Dieu se taisait, le ciel restait fermé (Is 63,19). Au baptême de Jésus, les cieux se fendent et la Voix parle (Mt 3,16 17) comme elle le fera, chez Jean, à la veille de la Passion (12,28). Les contemporains estiment alors que le « Grand Prophète » annoncé à Moïse (Dt 18,15) est enfin arrivé. Identifié au Messie, ce Prophète devait ouvrir les chemins du royaume, fustiger le mal et instaurer un peuple fidèle à la Parole. Aux Rameaux, les foules et les enfants acclament le Fils de David (Mt 21-9,15) qui se confond avec le prophète (v. 11). On ne voit pas le Christ accepter cc titre qui se termine d’ailleurs en cruelle parodie quand les soldats se moquent de lui, lui bandent les yeux et, exigeant qu’il agisse en « voyant » (autre mot pour désigner un prophète), attendent qu’il devine qui l’a frappé :« Fais le prophète » (Mt 26,68). Or Jésus se tait.
Manifestement, le Christ refuse de prendre cc titre si attendu. Pourquoi donc ? D’abord à cause de la polysémie du terme qui recouvre à la fois des positions officielles et des exclusions : Isaïe appartenait à la cour, Amos fonctionnaire royal, Ézéchiel prêtre, mais Jérémie d’Anatot relevait d’un clergé déchu (IR 2,6)… autant de situations officielles entre la royauté et le sacerdoce. Ensuite, le prophète attendu dont Jean-Baptiste annonce la sévère judicature, condensait sur lui trop de violence et de rejet (Lc 3,7 - 14). Surtout, le Verbe fait chair n’a pas besoin d’un autre présentateur que lui-même. La Parole du Père transmise par le Fils (Jn 14,24), s’annonce elle-même, de son propre dynamisme. Subtilement, l’Évangile de Jean assimile la Parole et les paroles, l’acte de dire et ce qui est dit. Jésus est à lui-même son propre prophète, nul besoin d’un tiers.
St Paul, pour sa part, s’inscrit dans une logique qui découle de l’attitude du Christ. Quand il résume sa vie aux Galates, il parle de ses ravages de persécuteur, puis il affirme que Dieu l’a « mis à part dès le sein de sa mère » (Ga 1, 15 = Is 49, 1), afin de « révéler son Fils en moi » (V.16).Il reconnait ainsi que sa vie appartient au message qu’il porte. Un retournement de sens se produit alors.
Le prophète se définit par de fait qu’il unifie son message et son existence. Ses propos et sa vie sont en accord. Voilà un premier critère. Or il constitue l’exigence même de la vie chrétienne, plus profondément que les manifestations merveilleuses : « Mes frères, ayez pour ambition d’être prophètes » (Co 14,39). Cette vocation propre au chrétien d’où 1’expression baptismale - se révèle particulièrement utile, en période de persécutions, pour relire la passion de Jésus. De même que tous les prophètes ont été persécutés (Hé 11,32 - 38 ; Mt 23,30), ainsi le Christ a-t-il dû être rejeté et persécuté : le thème revient plusieurs fois dans les Actes (" 1equel des prophètes vos pères n’ont-ils pas persécuté ? 7,52). Bien qu’annoncé par les prophètes tués, Jésus les surpasse tous (Hé 11,39 ; Ph 2,9).
À la suite du Christ, le chrétien est appe1é à être habité par une parole plus vivante que sa vie. Il lui « obéit », c’est-à-dire qu’il l’écoute. En lui, l’Esprit redit les paroles de Jésus (Jn14, 26). Il unit parole et vie, vie et témoignage. Ce que tous sont appe1és à être, un service le rappelle et permet de le vivre : l’office de prophète dans la communauté (1 Co 12,28 ; Ep 4,11).
II - Un service institutionnel
Que le prophétisme soit une institution située entre la royauté et le sacerdoce constitue une situation attestée également en dehors d’Israël. En groupe ou isolement, l’activité prophétique appartient à la vie publique. Elle est connue par le service de la parole (les oracles) et par des gestes étonnants. Il reste à préciser la fonction particulière de ce service. Elle ne fait pas nombre avec celles du roi et du prêtre. Le prophète empêche les autres institutions de se prendre pour la totalité. Même si le roi représente son peuple, il n’est pas tout le peuple. Samuel s’attache à limiter le pouvoir royal lors de son institution (1 Sm 8,10 19). Le prophète s’acharne contre le despotisme des rois ou l’ambition de la cour et des puissants. Jérémie tempère une confiance aveugle dans le Temple (Jr7). La tentation d’une institution consiste à vouloir occuper tout l’espace disponible et, pour des raisons dont elle se prend pour juge, remplir la vie sociale. C’est aller vers l’étouffement de la réplétude d’une voie unique.
Ainsi le prophète pose une insatisfaction radicale : il y a quelque chose qui limite les visées de l’institution en elle-même. Elle ne peut sans infidélité s’enivrer d’elle-même. Car, d’un coté, elle est surplombée par la Parole de Dieu qui la fonde et la juge. Cette parole, le Prophète la rappelle. D’un autre coté, l’institution s’affronte à 1’existence des petits et des pauvres qu’elle a charge de servir. Ceux-ci ne sont pas sans droit : Dieu le garantit. Par conséquent, une institution ne possède en elle-même ni son origine qui lui vient d’un Autre, ni sa finalité qui s’adresse aux pauvres du Peuple. La situation du prophète expose les limites des autres structures sociales. Celles-ci ne coïncident jamais avec leur idéal, elles ne construisent pas des systèmes clos. En leur sein s’ouvre comme une béance. La foi est traversée par un exode, un souffle, une plaie au coté.
Placé en position médiane, le prophète empêche la réciprocité entres les institutions d’entrer dans un jeu de miroir entre le roi et le prêtre, le roi et le peuple, le prêtre et le laïc. Il exorcise la violence, fut-ce en tenant le tranchant du glaive de la Parole (Mt 10,34 ; H6 4,12). Il met de l’air, laissant à la Parole la place suffisante pour éviter l’étouffement d’un espace plein. En ouvrant le jeu de la réciprocité à un tiers qu’il représente mais dont il ne prend pas la place, le prophète renvoie les autres parties à l’au-delà d’elles-mêmes qui les fonde et les surpasse. Il est de contraire d’un homme de système : en cela, le prophète refuse d’être l’homme d’un parti. Il souligne les limites de toute option partisane, non point par refus de s’engager, mais parce que, dans un engagement, il voit ce qui l’entraine au-delà de ses calculs. Il n’est pas un homme de parti, même s’il prend parti.
Ce faisant, le prophète révèle ce qui habite le cœur de l’homme. Il met à jour, à1’exemple du Christ qui refuse aussi bien d’être adulé qu’à se laisser récupérer. Il n’a aucun public captif. En ce sens, le prophète est seul. La loi du nombre ne le concerne pas, il guette la fidélité la plus pure. Ce désintéressement personnel apporte le deuxième critère, avec le souci de rester dans la réalité, tel Amos qui s’attaque aux spéculations foncières.
III - S’en remettre a la parole
Le prophète porte en lui son propre danger : celui de saturer le sens. À force de vouloir une fidélité sans concession, il risque de la rendre idéaliste donc inapplicable. Dire : « C’est comme cela », induit à une double signification. Ou bien le « comme » reste descriptif et il pose un constat lucide sur une réalité que les contemporains ne voient pas ou refusent de voir, trop accaparés par ailleurs. Cette impuissance du regard est critiquée par les Évangiles (Mt 24,39). La dénonciation de l’aveuglement met les auditeurs en face de leurs responsabilités. Ou bien le « comme » vise un idéal impératif, il énonce ce qui doit être et qui, concrètement, se montre irréalisable. Calquer la perfection sur l’immédiat écrase la réalité. Mais le réel finit par s’imposer et le prophète est évincé. Sa parole décourage. La manière dont il exerce sa mission la prive de signification.
II est notable, en effet, que le prophète Amos dénonce avec raison les exactions des riches et des nobles, il ne dit rien sur l’important développement commercial, agricole et artistique qui caract6rise la Samarie du VIIIe siècle. Les références spontanées des prophétesses tournent vers le passé : l’exode, le désert, le Sinaï… Sans négliger ces moments fondateurs, les courants de sagesse montrent plus d’intérêt pour les expériences du commerce, de la médecine, des voyages et de la circulation des monnaies… Le progrès se laisse mieux saisir par les sages que par les prophètes. La radicalité n’est pas toujours exacte … Dès que disparut la royauté, la place interm6diaire du prophète se dissout au profit des jugements expérimentés du sage. Il n’est pas moins radical que le prophète, il l’est de manière mieux inscrite dans l’ensemble de son époque. Aussi la réapparition de « prophètes » dans les premières communautés les place parmi d’autres ministères : avec l’apôtre et 1’évangéliste (Ac 21,8), entre les apôtres et les docteurs (1 Co12, 28), parmi les apôtres, les évangélistes, les pasteurs et les docteurs (Ep 4,11). Quel qu’ait été le contenu précis de ces ministères, le prophétisme retrouve une place intermédiaire. D’où le troisième critère : un authentique prophète ne travaille pas seul, il œuvre au sein du corps ecclésial. En renonçant à sa solitude, il retrouve la vérité d’une Parole toujours à reprendre.
IV- Aujourd’hui
Au cours de cette lecture de l’héritage biblique, trois critères du discernement sont apparus en premier : l’unité entre le message et la vie. Certes, le message excède ce qu’un homme en peut vivre. Il importe donc qu’il manifeste la prise de conscience de cet écart. L’Église tout entière est invitée à l’humilité. Elle sert une Parole qui la dépasse. Elle la porte certes aux hommes, mais cette Parole la porte également, elle l’anime. Les chrétiens servent une Parole dont ils ne sont pas maitres et qui les conduit vers ceux qui cherchent le dialogue afin d’être reconnus comme responsables, aptes à répondre à un appel. Ce qui conduit l’Église à mêler sa parole à celle des hommes, comme les prophètes ont mêlé leur voix aux cris et aux murmures de leurs contemporains.
Ensuite, le prophète est un être désintéressé : il ne travaille pas pour lui. La fatalité des chiffres lui reste étrangère. Un petit reste lui suffit, car il garde la confiance dans la fécondité de la Parole, fut-elle seule au désert. La parole livrée comme la pluie, ne remonte pas au ciel sans avoir fécondé la terre (Is 55,10). Parole exigeante, mais douce. Car les gens connaissent assez de soucis et de tension pour chercher un havre de paix dans l’Église. Le prophète parle, après avoir pansé les plaies, adouci les anxiétés, apaisé les cœurs. C’est la miséricorde qui ouvre le chemin de la Parole, un joug léger, un cœur doux. A la mesure donc les gens se sentent compris, ils ouvrent leur cœur et se lèvent. Cette attention souligne le soin privilégié à accorder à ceux, que la vie fragilise ce qui était bien l’optique des prophètes. L’attitude envers les pauvres garantit la véracité du message.
Enfin troisième critère – l’insertion dans l’Église concrète parmi d’autres ministères valide la parole prophétique. A sa place, retrouvant sa mission primitive, l’action du prophète freine les tentations de s’ériger en système et de s’estimer détenteur de la vérité totale. Sa charge rappelle que les mots demeurent des vocables humains que Dieu dépasse infiniment. C’est en canalisant les énergies idéalistes que le prophète sert le mystère de Dieu. En bornant, il ouvre un espace où la mystique prend son envol.
© 2008 Université d'Été de l'Assomption 2008
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