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L’urgence prophétique à l’échelle du monde

vendredi 20 mars 2009, par Andrea Riccardi

Mon témoignage est celui d’un chrétien et d’un voyageur du monde, qui a été amené par la vie de la Communauté de Sant’Egidio à entrer en contact avec des situations souvent déchirantes et douloureuses, et pas seulement en Europe. J’ai été frappé par le choix de faire un congrès sur l’urgence prophétique, histoire et actualité, en partant de la question de Bruno Chenu : « N’est-il pas le temps de retrouver collectivement et personnellement l’inspiration prophétique ? ».

Il y avait beaucoup de prophètes et de prophéties

Après Vatican II, prophétique et prophétie étaient des expressions récurrentes. Tout ce qui était significatif était défini « prophétique ». C’est un mot qui exprimait l’esprit du temps. Dans mes livres, combien de biographies de ces années-là contiennent dans leur titre l’expression « prophétie » : Dom Helder Camara entre prophétie et pouvoir, ou Le pape Jean XXIII entre prophétie et histoire… pour rappeler ces deux exemples. L’année 1968, la Communauté de Sant’Egidio - qui faisait alors ses premiers pas - a donné force à ce sens de la prophétie car un souffle utopique a fait alors sentir le changement du monde comme possible. C’est une révolution qui a échoué sur un plan politique mais qui a représenté un tournant important sur le plan anthropologique. Pour la dernière fois dans son histoire, l’Europe - en regardant vers le Sud et peut-être aussi un peu à l’Est - a eu le sentiment d’avoir une idée, une utopie à réaliser et à exporter.

Aujourd’hui l’expression « prophétie » a perdu de sa vivacité. Il y a une manière un peu artificielle de la ressusciter à la façon des « anciens combattants ». Elle n’est pas soutenue, comme c’était le cas en 1968, par des poussées utopiques qui faisaient du langage prophétique du Concile quelque chose qui allait peut-être au-delà même de la perspective des Pères conciliaires. En réalité, la prophétie concerne la vision du présent ouverte à l’avenir, même si je suis bien conscient qu’il ne s’agit pas de prévision pour demain. Dans notre Europe, les visions globales ou inspirées par l’avenir ne sont pas nombreuses. C’est un phénomène dû à la crise et à la fin des idéologies. Il y a aussi une peur de l’avenir, à cause de ce sens de déclin que nous portons en nous de manière plus ou moins inavouée. Notre époque, en effet, est un temps gris où ne brillent pas des idéaux pour lesquels on ait envie de se sacrifier, lutter ou s’engager. Restent les problèmes de la vie. Les gens parlent toujours de leurs problèmes, de l’argent qui manque, des difficultés rencontrées. Pas de grandes visions d’avenir, ni pour les pays, ni pour les peuples, ni pour le monde entier. On pourrait dire avec le Psaume 74 :
« Nos signes ont cessé,
il n’est plus de prophètes
et nul parmi nous ne sait jusqu’à quand… » (Ps 74,9)

C’était une plainte récurrente en Israël, pendant les saisons grises, de désorientation, d’incertitude. Pouvons-nous faire nôtres les paroles de ce Psaume ?

Temps de prophètes de malheur et de pessimisme ?

On a voulu alors ressusciter vision d’avenir et action par une prophétie facile : celle du choc des civilisations, après la fin de l’antagonisme entre les deux empires : c’est la prophétie de l’affrontement entre l’Occident et l’islam. Selon certains, une telle prophétie a redonné vigueur à l’identité occidentale et même au christianisme, comme fait qualifiant et de longue durée pour notre monde européen, comme une sorte d’âme de l’Occident. La prophétie de l’ennemi aurait redonné force à une identité chrétienne et occidentale en déclin. L’historien que je suis sait que l’idée du choc des civilisations et des religions est un vieux cliché de la pensée du XXe siècle. En 1936, entre autres choses, on avait déjà discuté de cette thématique aux Semaines Sociales de France, à Versailles, en proposant le catholicisme comme agent de réconciliation entre les civilisations. Même dans la réalité d’aujourd’hui, je me demande si l’opposition forcée à l’islam est vraiment réaliste. La prophétie-vision du choc des civilisations a consisté, en substance, à nous faire imposer un agenda par Osama ben Laden.

Plus qu’avec l’islam, pour nos petits pays européens les grands problèmes arrivent de la confrontation avec la Chine ou l’Asie. Précisément après le 11 septembre, les partisans du choc n’ont pas eu la moindre difficulté à faire rentrer la Chine - exactement le 11 décembre 2001 - comme membre de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Il a fallu des années pour créer un marché unique européen. Mais la globalisation des marchés imposait de faire vite et d’accepter le défi du colosse asiatique. Je ne veux pas discuter ici ce processus ; je souligne seulement que la rapidité de la globalisation et la confrontation intense entre les divers pays du monde, ont provoqué en Europe un sentiment profond, inavoué, de peur et de déclin. Du reste, comment se libérer de la sensation du déclin lorsque le XXe siècle a été le temps du déclin des puissances européennes ? Je ne veux pas être négatif sur l’Europe ni oublier les grands acquis du dernier demi-siècle, mais il y a un mouvement de l’histoire. Il faut se rendre compte que nous ne sommes plus ce que nous fûmes : notre parole, nos gestes, notre engagement sont limités. On l’a vu à propos du problème des Jeux Olympiques à Pékin ou sur le Tibet. Je constate comment l’Europe est défiée en Afrique par l’offre économique, politique et culturelle que représente la Chine – et qu’elle ne réagit pas.

De la même manière, il faut se rendre compte de ce qu’est aujourd’hui le christianisme, après le XXe siècle, le plus sécularisé de l’histoire. Le christianisme est fragilisé - si je pense aux catholiques, mais pas seulement. On ne peut pas non plus raisonner comme le faisait un de mes amis disparu il y a maintenant plusieurs années. Ce moine - spécialiste de saint Grégoire -, souhaitait comme lui, une réforme interne de l’Église si radicale que la face du monde puisse en être changée. Il semblait vivre au Moyen Âge… Souvent notre réflexion, même dans ses formes institutionnelles, s’inscrit elle aussi dans un scénario médiéval plus que contemporain ! Regardons par exemple le développement de la mouvance néo-évangélique, charismatique et pentecôtiste, qui, au XXe siècle siècle, est passée d’une poignée de convertis à un demi milliard de fidèles - une croissance unique dans l’histoire des religions -. A cette aune, nous mesurons combien les communautés traditionnelles, catholiques, évangéliques, orthodoxes, connaissent une toute autre dynamique, elles qui restent liées au monde européen.

Dans ce climat de déclin, le succès de la prophétie du choc des civilisations montre que notre temps aime « les prophètes de malheur ». De tels prophètes suscitent des réactions identitaires et des coups d’orgueil, cependant qu’ils désignent l’ennemi. C’est comme s’ils nous poussaient à dire que nous sommes dans un monde trop grand, où les identités ouvertes ou problématiques sont sans défense. Nous sommes bien éloignés du climat d’optimisme qui régnait au temps du Concile. Certes, ce climat naissait aussi d’un sentiment de supériorité européenne et catholique, comme si par notre changement, les autres chrétiens, les croyants des autres religions, le monde (…) allaient être obligés de nous suivre ! Il n’en a pas été ainsi. Le mouvement général n’a pas évolué dans ce sens.

Au moment de Pâques, j’étais en train de lire les apparitions du Ressuscité. J’étais au Malawi, ce pauvre et populeux État d’Afrique australe, rural à 80%. J’avais reçu quelques nouvelles sur la crise italienne et je songeais au sens du déclin. L’invocation des deux disciples d’Emmaüs m’a semblé alors lumineuse. Ils refluaient à leur village, en laissant le centre du monde qui, pour eux, était Jérusalem. Ils portaient la tristesse sur leur visage, en se sentant victimes d’une histoire qui avait mal tourné, même s’ils étaient fascinés par cet étrange compagnon de voyage. Ils lui dirent : « Reste avec nous, car le soir tombe et le jour déjà touche à son terme » (Lc 24, 29). On peut penser au déclin d’une expérience, celle des disciples de Jésus ou tout autre du même genre. Ou au déclin d’une vie où le soir tombe. Peut-être aussi au déclin d’un monde. La réponse de Jésus fut - comme nous le savons – de rentrer avec eux, de prendre le pain et de le leur donner. Après quoi, la vie des deux hommes tristes eut un tournant et ils revinrent à Jerusalem dans une communauté qui disait : « C’est bien vrai ! Le Seigneur est ressuscité et il est apparu à Simon ! » (Lc. 24, 34).

Je me souviens, en pleine période post-conciliaire, d’un grand pasteur évangélique italien, le vaudois Valdo Vinay. Ce dernier ironisait sur le fait que les catholiques ne cessaient pas de parler de prophètes et d’attribuer à nombre de réalités le qualificatif de « prophétique ». Il disait encore : « il y a un seul prophète, Jésus de Nazareth ». Je pense qu’il avait raison. Je me demande donc ce que signifie vivre cette saison, riche, complexe, un peu déclinante, sur la base de la prophétie de Jésus et de son Évangile. Je me retrouve dans l’état d’âme et dans la prière des deux pèlerins d’Emmaüs : « Reste avec nous, car le soir tombe et le jour déjà touche à son terme ». Cette invocation nous conduit à repartir de Jésus, comme l’ont fait les disciples d’Emmaüs revenant dans cette Jérusalem qui les avait déçus avec un nouvel espoir.

Repartir de Jésus, après la Pâques que nous avons célébrée, précisément en ce premier dimanche après Pentecôte, signifie partir d’une parole et d’une présence, différentes du sentiment de déclin qui marque notre monde. Les expressions de Jean XXIII à l’ouverture du Vatican II me reviennent à l’esprit : « Il arrive souvent que … nos oreilles soient offensées en apprenant ce que disent certains qui, bien qu’enflammés de zèle religieux, manquent de justesse de jugement et de pondération dans leur façon de voir les choses. Dans la situation actuelle de la société, ils ne voient que ruines et calamités ; ils ont coutume de dire que notre époque a profondément empiré par rapport aux siècles passés ; ils se conduisent comme si l’histoire, qui est maîtresse de vie, n’avait rien à leur apprendre… Il nous semble nécessaire de dire notre complet désaccord avec ces prophètes de malheur, qui annoncent toujours des catastrophes, comme si le monde était près de sa fin » .

Les paroles du pape Jean XXIII nous montrent à quel point il y a encore aujourd’hui une trop grande facilité à croire aux « prophètes de malheur ». Même au sein de la politique européenne et dans les démocraties les plus anciennes, surgit une forte préoccupation qui pousse à insister sur les thèmes de la défense de nos sociétés, de l’identité, de la sécurité. La question de la sécurité exprime, au-delà de justes exigences, une incertitude bien plus profonde. Pour répondre aux « prophètes de malheur », on s’adresse à des hommes qui semblent donner des certitudes pour l’avenir en se présentant notamment comme de nouveaux messies. C’est un état d’esprit sur lequel il importe de réfléchir.

Vivre l’Évangile dans un temps difficile

L’Évangile de Pâques nous conduit au-delà du pessimisme et de la culture du déclin. C’est cette lumière que je retrouve dans les indications que Jean-Paul II avait donné, après le Jubilé de l’an 2000, dans la Novo Millennio Ineunte : « Nous nous interrogeons avec un optimisme confiant, sans pour autant sous-estimer les problèmes. Nous ne sommes certes pas séduits par la perspective naïve qu’il pourrait exister pour nous, face aux grands défis de notre temps, une formule magique. Non, ce n’est pas une formule qui nous sauvera, mais une Personne, et la certitude qu’elle nous inspire : Je suis avec vous ! Il ne s’agit pas alors d’inventer un « nouveau programme ».

Le programme existe déjà : c’est celui de toujours, tiré de l’Évangile et de la Tradition vivante ». Pas une formule, une interprétation, un programme… mais repartir de la personne de Jésus, dans un temps complexe, peu déchiffrable.

Les paroles des Pères de l’Eglise me reviennent à l’esprit. Ils ont vécu des saisons difficiles, pénibles, comme le déclin du monde romain au sein duquel le christianisme avait grandi. C’était la seule « forma mundi », la seule réalité du monde connue. Une autre semblait impossible. Leur monde s’écroulait ici et là. Je pense par exemple à saint Augustin. Je pense par exemple à saint Grégoire le Grand, évêque de Rome. La prédication de ce pape de Rome visait à scruter les signes des temps pour orienter les siens. Était-ce la fin du monde ou la fin d’un monde ? Saint Grégoire écrit à ce propos : « Nous trouvons dans les Ecritures Sacrées, dans les paroles du Seigneur Tout Puissant, que vient la fin de ce monde et qu’à sa place le royaume des saints… va survenir. Et lorsque que la fin du monde s’approche, beaucoup de choses arrivent, jamais vues auparavant… » , qu’a fait Grégoire Le Grand devant le déclin vraiment grave de son monde ? Pendant qu’il gouvernait le présent avec les décisions dictées par sa culture romaine, il a mis au centre de sa prédication et de sa vie la Parole de Dieu. Il a développé, en tant qu’évêque de Rome, des liens de communion avec d’autres évêques et avec les gens de son temps. Ses lettres en témoignent. Par un vaste réseau d’échanges, comme cela était possible en son temps, il a écouté les problèmes et les urgences de beaucoup d’hommes et de communautés. Il a regardé vers des mondes étrangers à son univers culturel, pour leur communiquer l’Evangile : c’est, par exemple, la mission qu’il envoya chez les Angles (en cela il a investi avec espoir en l’avenir). Il a vécu et aidé ses frères à vivre une vie chrétienne sérieuse.

Je ne suis ni un patrologue ni un spécialiste de christianisme du premier millénaire, mais plusieurs fois j’ai réfléchi sur les paroles de ce grand homme, ne serait-ce que parce que j’ai beaucoup fréquenté sa maison et son monastère à Rome. Grégoire est une figure éprouvée par les douleurs et par un climat historique déprimant, mais il ne cède pas au pessimisme. Il a un espoir enraciné dans sa foi, nourrie par la liturgie célébrée avec son peuple. Il n’a pas de « programme pastoral »… C’est une action et une espérance qui naissent d’une vie enracinée dans un cœur croyant. Saint Grégoire ne nie pas l’existence de signes de malheur dans son temps, mais il ne se laisse pas dominer par eux. Il ne s’enferme pas plus dans sa nostalgie d’aristocrate romain que dans le mépris monastique d’un monde confus et matérialiste. Il ne se laisser pas davantage saisir par le pessimisme stérile que pouvaient lui inspirer sa propre crainte ou paresse face à l’avenir.

Le pessimisme accompagne le temps du déclin. Souvent il va de pair avec le sentiment d’être victimes de l’histoire ou de la vie. Il accompagne aussi l’automne de notre vie. Nous avons longtemps été habitués à nous nourrir de plans ou de projets, ou à faire courir notre regard dans la logique des idéologies. Le pessimisme et un peu de tristesse nous protègent de la fatigue de peiner sur le chemin de l’espoir et de prendre de nouvelles initiatives. Tout devient tristement impossible… C’est aussi une manière de se sentir au centre du monde. Sœur Magdeleine, fondatrice des Petites Sœurs de Charles de Foucauld, écrivait en 1947, hors de la France : « On est loin de notre petit cercle fermé de France où l’on croit facilement être au centre de tout ». On pourrait dire la même chose aujourd’hui pour nos pays ou nos mondes. René Voillaume et soeur Magdeleine commencèrent leur chemin au sein de l’empire français, en parcourant une autre route par rapport au colonialisme et en poursuivant un universalisme fraternel et évangélique. Ils voulaient dépasser leur monde sur la voie de l’Évangile. Le monde de leurs origines n’a pas tardé à disparaître. Voillaume, à la fin de son Histoire des petits frères, qui est aussi son testament, écrivait en présentant un monde très différent : « Peut-être allons-nous rentrer dans une époque de l’histoire du genre humain qui sera le temps de la compassion, dans l’impuissance de trouver des solutions aux problèmes posés. Il sera plus que jamais nécessaire de nous offrir en intercession, en communion au sacrifice du Seigneur, nous plongeant en son Eucharistie pour supplier la miséricorde de notre Sauveur de se répandre sur tous les hommes » .

Maintenant s’ouvre donc pour nous un temps de compassion envers tous, fait de prière à partir de l’Eucharistie. L’image pascale d’Emmaüs me revient à l’esprit, comme une voie d’issue à la tristesse et au déclin qui voudraient nous ramener au village rassurant des origines. Si nous éprouvons un sentiment d’impuissance dans la recherche de solutions (si grand et démesuré est l’horizon problématique), cela ne signifie pas la mort de la compassion. Pour Voillaume, au contraire, c’est la source même de la compassion pour tous. De manière plus modeste, après quarante ans de vie, depuis les origines de Sant’Egidio en 1968, en parcourant nos communautés en Europe, en Afrique, en Amérique Latine et en rencontrant des questions auxquelles je n’ai pas de réponses, je me suis convaincu que la voie est dans une compassion capable d’embrasser tous les hommes.

Quels signes ?

Est-ce que les signes nous manquent pour nous indiquer la voie ? Dans ce transfert délicat, face à des horizons peu clairs (mais ils le seront toujours, surtout au niveau global), il faut avoir le courage de se recueillir autour de la Parole de Dieu, lumière de nos pas. La Parole de Dieu essaie de guérir nos yeux, aveuglés par ce que nous avons vécu, peut-être fatigués de voir encore ou de voir à nouveau. La primauté de la Parole de Dieu dans notre vie nous donne la force de rester à ciel ouvert, de suivre les étoiles, de cueillir les signes sans peur de l’obscurité immense. La Parole de Dieu nourrit en nous la compassion. C’est la rencontre qui montre aussi parfois les signes. Il y a une poésie très significative de Karol Wojtyla, dans son recueil La saveur du pain : « Je crois cependant que l’homme souffre par manque de vision surtout…
s’il souffre par manque de vision
il doit se frayer un chemin entre les signes
jusqu’à ce qui gravite au-dedans et qui mûrit comme fruit de la parole.
Est-ce le poids qu’en soi Jacob sentit
Lorsqu’en lui des étoiles fatiguées tombèrent, comme les yeux de son troupeau ? »

Oui, si l’on souffre d’un manque de vision, il faut se frayer un chemin parmi les signes, en laissant mûrir le fruit de la Parole, comme Wojtyla l’écrit. Ce n’est pas facile. Nous sommes dans un vaste monde, immense, d’où nous rejoignent images et nouvelles à un rythme impressionnant. Entre internet et la télévision, on peut avoir l’illusion de voir et savoir beaucoup de choses. Souvent la réaction à cette masse de renseignements, presque à leur invasion est de nous renfermer dans notre petit cercle familier. Pour voir, il faut rencontrer. Que peut rencontrer un homme ? Sœur Magdeleine écrivait en 1950 : « Regardez la carte du monde. C’est une bagatelle, celui que nous parcourons. Et surtout regardez dans le monde le nombre de tous les malheureux qui nous appellent ; les prisonniers, les déportés, les chiffonniers, les plongeurs… » .

La parabole évangélique du Bon Samaritain enseigne au chrétien la valeur décisive de la rencontre, même celle qui est imprévue par rapport au programme, comme le fait d’aller à Jérusalem pour le lévite et pour le prêtre. Le grand signe dans la vie chrétienne est la rencontre avec le pauvre, que l’on ne rencontre jamais si on ne s’arrête pas à côté de lui. Jésus ne s’identifie à nul homme autant qu’au pauvre, à l’affamé, au prisonnier, à celui qui est nu, à l’assoiffé. Nous le lisons dans la parabole du Jugement dernier. L’écoute de la Parole, dans ma vie et dans celle de mes amis de Sant’Egidio, m’a conduit à prendre au sérieux les premiers signes, si éloquents, que sont les blessures de la vie, spécialement sur le visage des pauvres. Olivier Clément parle d’un « sacrement du pauvre ». Bien plus : il remarque comment la grande crise du XXe siècle a été le schisme entre le sacrement de l’autel et le sacrement de la fraternité. Dans l’histoire de Sant’Egidio, les pauvres ont été les compagnons de notre chemin. Ils nous ont libérés de la tentation d’idéologiser. Ils nous ont conduit à vivre la rencontre. Dans notre pratique, je voudrais dire dans notre spiritualité, les pauvres sont devenus des amis parce que l’aide ne peut jamais être disjointe de la parole, génératrice d’amitié. Les pauvres du monde européen, tels les personnes âgées et les immigrés ; les pauvres du vaste monde comme les victimes de la guerre, les malades de SIDA, les groupes humains soumis au risque de la faim ou la guerre.

Mais que signifie rester près d’un pauvre ? C’est une question pour chacun de nous. Comment peut-on imaginer une vie chrétienne sans avoir un pauvre pour ami ? C’est-à-dire quelqu’un d’étranger à mon monde, avec un parcours très différent du mien, qui rentre dans mon monde et devient quelqu’un à qui je pense comme à un ami… Une expérience vraiment spirituelle, vécue dans la vie de chaque jour, ne peut pas être déconnectée du contact personnel avec le pauvre. C’est cette douleur qui habite à côté de chez moi, qui longe les rues de ma ville. C’est aussi - situation plus complexe et apparemment inaccessible - cette douleur lointaine des régions, par exemple, africaines, que les médias font rentrer chez moi.

La révolution de la gratuité dans un monde où tout se vend et s’achète

Dans son ensemble, notre monde contemporain est plutôt souffrant. Notre univers a connu un changement si rapide que, l’an dernier, les habitants des villes y ont dépassé pour la première fois ceux des campagnes. Aujourd’hui la condition de la vie humaine est essentiellement urbaine. Une telle situation devrait éviter à quiconque de se trouver hors réseau, seul ou sans communauté de référence. Pourtant l’homme de la ville est essentiellement un habitant des périphéries. Souvent les centres des villes sont des vitrines touristiques ou se développent en fonction des besoins du monde financier. La ville est une grande banlieue : de Johannesburg à San Paulo, à Mumbai, à Shanghai. Le même phénomène se produit dans nos villes européennes, qui ont longtemps conservé l’empreinte de la cité antique. La conservation de notre idée européenne de la ville est en danger. Le nôtre est un monde de périphériques et les périphériques sont souvent pauvres.

En ce monde où tant d’hommes et de femmes sont dépaysés, on voit se développer de nouveaux réseaux pour sortir de l’anonymat, de l’insignifiance, de la pauvreté. C’est la vigoureuse poussée des réseaux mafieux que l’on constate en Amérique Latine. Au Salvador, un petit État latino-américain, s’est développé dans les derniers dix ans le phénomène bouleversant des « maras », des mafias de jeunes très violentes qui deviennent transnationales. En effet, dans ces périphéries, on assiste à une montée impressionnante de la violence. À la guérilla idéologique d’hier se substitue, dans certaines régions, une violence criminelle, organisée et très dure. Aujourd’hui la paix est défiée par la guerre, par la réhabilitation de la violence et de la guerre dans la culture contemporaine, mais plus largement par la pratique de la violence.

Est-ce qu’il faut que je m’associe alors aux prophètes de malheur de ce monde ? Je ne crois pas que regarder de près les douleurs de notre monde signifie devenir un prophète de malheur. Aujourd’hui la grande tentation est de se replier sur son horizon local ou national, de se renfermer dans son jardin, dans le localisme de sa région. Toutefois je pense qu’aujourd’hui la foi chrétienne est le terrain où peuvent naître, grandir et renaître des femmes et des hommes miséricordieux, humains, capables de vivre une dimension qui est niée : celle de la gratuité. La globalisation ou mondialisation qui a produit des grands et profonds changements, a introduit partout la logique du marché (la pensée unique). Le marché est devenu un absolu, comme l’écrit Giulio Tremonti qui n’a rien d’un altermondialiste puisqu’il est devenu ministre de l’économie et des finances sous le gouvernement Silvio Berlusconi. Non seulement nous devons enregistrer le phénomène d’une pauvreté grandissante, mais aussi un autre phénomène : la réduction progressive de la place de ce qui est gratuit dans la vie. Je le vois en divers pays africains, avec le problème dramatique des jeunes générations, prêtes à faire un travail d’esclaves, après être sorties du réseau de leur monde villageois. Je n’ai pas besoin d’insister sur le mode de production asiatique, qui d’ailleurs est présenté comme un modèle et qui a obtenu des résultats incontestables. Il faudrait réfléchir sur les changements qu’une telle productivité induit dans la vie européenne, dans le marché du travail, dans la vie des jeunes générations. Notre temps est-il celui de la mort de la gratuité ?

Olivier Clément, dans les années 80, a écrit un livre intéressant au titre significatif, La révolte de l’Esprit . Aujourd’hui, nous sommes entrés dans un nouveau siècle. Sans nous retourner en arrière par nostalgie, avec les forces dont nous disposons - même si ce sont des énergies émoussées par le temps - nous avons le devoir de promouvoir la révolte de la gratuité, des relations gratuites, de l’amour gratuit, de la vie spirituelle, dans un monde qui est devenu marché, dominé par la seule logique du profit. Il ne s’agit pas d’une réponse toute faite aux nombreux problèmes qui se posent, ni même d’une série cohérente de solutions. L’ouverture à l’Esprit et l’ouverture au gratuit s’entrelacent : la révolte de l’Esprit est celle de la gratuité. La grande prophétie est peut-être celle, très humble, d’une existence, d’un petit nombre d’existences chrétiennes, mais qui ont le courage de vivre gratuitement. En ce sens, la relation au pauvre est un lieu décisif de l’expression de la gratuité.

La gratuité, c’est de rencontrer des femmes et des hommes, même lorsqu’ils ne servent à rien. Le chrétien n’est-il pas l’homme de la rencontre, ce philanthropos, disciple d’un Dieu qui se déclare ami de l’homme ? Un grand chrétien du XXe siècle, un martyr, l’évêque de San Salvador, Oscar Romero, disait lors d’une de ses dernières prédications, pendant qu’il sentait arriver la mort qui le menacerait (il avait dit à quelques intimes qu’elle n’était pas loin, et même qu’il la craignait, mais qu’il n’abandonnerait pas pour autant son service à l’Église et aux gens de San Salvador) : « Tout ce que nous répandons dans le monde en justice, en paix, en mots d’amour, en bon sens, tout cela nous le retrouverons transfiguré dans la beauté de notre récompense éternelle… Frères, ne soyez pas faibles quand vous parlez de la foi en Christ. Personne n’a autant de force qu’un chrétien quand il a foi dans le Christ vivant, car c’est l’énergie de Dieu qu’il a en lui. Quel guide de l’humanité peut dire à tous ses disciples qu’il vit éternellement ? Quel être victorieux de ce monde peut donner comme lui à toute l’humanité la grande victoire de sa mort et de sa résurrection ? » .

Répandre dans le monde la paix, les mots d’amour, la justice, le bon sens… tel est le vécu chrétien. C’est une attitude forte dans le sens de l’expression de Paul : « car, lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort » (2Cor,12,10). La faiblesse n’est pas le pessimisme, mais l’absence de solutions qui s’imposent. C’est l’humilité, l’amitié avec les faibles, l’utilisation de moyens humains, la confiance dans les voies humaines, la charité, le dialogue fraternel. Voilà l’existence chrétienne ! Nous croyons que, même si elle n’est pas gagnante, elle peut changer en profondeur l’histoire humaine.

Une arche d’humanité

Sur l’horizon du XXe siècle, émergent des figures prophétiques, grands hommes et femmes de Dieu, surtout des martyrs. Ils ont résisté à la puissance du mal, par la force de leurs mains faibles ou de leurs mots fragiles. La grande intuition de Jean-Paul II a été de proclamer que l’héritage du christianisme est la force faible de ses martyrs. C’est un héritage qu’il nous faut encore assumer. Les martyrs montrent le cœur du christianisme du XXe siècle. J’aime rappeler les mots de l’un d’entre eux, un dominicain de Turin, le père Girotti, bibliste, qui avait aidé les Juifs pendant l’occupation nazie -, comme l’avait fait par ailleurs la religieuse orthodoxe Mat’Maria. Girotti, pendant un sermon dans la baraque des religieux au camp de Dachau, peu avant sa mort en 1945, montra comment les martyrs savent nous expliquer ce qu’est l’Église : « L’Église fut, est et sera toujours le seul réfuge des sentiments d’humanité, d’amour et de miséricorde ; refuge de la vérité, des principes de la raison droite, de la civilisation et de la culture… Or, cette mission extraordinaire de l’Église en ce moment présent si grave de l’histoire, frères très chers, ne peut pas être menée à terme parfaitement, si les fidèles du Christ, unis dans l’âme de l’Église… restent par contre divisés dans son corps visible… » .

Girotti, dans la condition paradoxale de l’univers concentrationnaire, montre l’Église comme le « seul refuge des sentiments d’humanité, d’amour et de miséricorde ». Qui connaît de près la douleur du monde aime l’Église. Je suis resté frappé par le fait que le père Voillaume, qui ne reculait pas devant les manifestations de hardiesse et dont on connaît la liberté de parole sur les hommes, les situations et même sur l’Église, ait, écrit dans les dernières lignes de son œuvre : « Une des principales leçons de cette histoire est que… rien de stable et de pacifiant ne peut se faire sinon en communion de foi et en obéissance spirituelle à l’Eglise, seule maîtresse de vérité en ce qui concerne le mystère du Christ Jésus en sa totalité » .

Qui se sent défié par le drame d’un monde inhumain sait qu’ici il y a beaucoup de miséricorde. Je crois que de la vie chrétienne, on peut tirer beaucoup de force pour une prophétie véritable. Pour l’humanité et pour la paix, parce que la guerre est la mère de la pauvreté et de l’inhumanité. Je ne parlerai pas de l’engagement de Sant’Egidio pour la paix dans le monde ni dans le dialogue entre les mondes religieux. Nous avons continué l’esprit d’Assise en menant de nombreuses actions dans le monde : de la prière et de la dimension spirituelle naissent des énergies de paix. On peut œuvrer pour la paix avec l’Esprit, avec la patience du dialogue. En effet du dialogue jaillit une dimension de paix qui s’oppose à la prophétie du choc des civilisations. Cette voie n’est pas seulement pour quelques-uns, bien placés dans les institutions, ou pour quelques organisations. Pour la paix et pour l’humanité, nous pouvons tous lutter à notre niveau.

Je tiens à raconter ici l’histoire d’un ami de Sant’Egidio, tué de manière barbare entre le 8 et le 9 juin 2007, dans une région africaine située aux marges du monde, à Goma, à l’Est du Congo : Floribert Bwana Chui. La Pâques 2007 a été la dernière de sa vie. A cette époque, il était content et il avait une raison supplémentaire de l’être : il venait d’obtenir le poste de directeur du bureau de la douane pour les marchandises. Il avait vingt-six ans. Il avait connu notre Communauté à dix-neuf ans, en 2000. Il s’était lié aux enfants de l’École de la Paix, avec l’envie d’aider ceux de la rue, dont tous avaient peur parce qu’étranges, étrangers, avec une vie de larcins ou de petite violence. Floribert avait rencontré un enfant, Jonathan, qui s’était perdu : amené par ses parents à Bukavu, pour jouer il était monté sur le bateau pour Goma, où il était arrivé, égaré. Floribert l’avait rencontré et avait été frappé par la facilité avec laquelle un enfant peut se perdre en Afrique ! À travers la Communauté de Bukavu, il avait réussit à retrouver les parents de l’enfant et à le ramener chez lui. Il participait avec passion à la prière de la Communauté. Il disait qu’il n’avait jamais entendu prêcher ainsi la Parole de Dieu, même s’il provenait du monde catholique. Je l’avais rencontré pendant la Pâques 2006, à Butare au Rwanda. Pendant l’éruption du volcan de Goma, en 2002, il avait proposé son aide à cette région déjà frappée par la guerre. Il disait que les ONG ne pouvaient pas rentrer là où, en revanche, une communauté d’Africains pouvait y parvenir… Le monde de Goma est compliqué : on sent le poids des luttes politiques et armées, les réfugiés, les Rwandais, le désordre, les sectes qui croient à l’invulnérabilité, etc.

Floribert vérifiait à la douane les marchandises importées. Personne ne se doutait que ce jeune nouveau directeur, tout jeune, n’allait pas suivre l’exemple de ses prédécesseurs. Au cours des derniers mois, en effet, il avait reçu beaucoup de pressions – y compris de la part du gouverneur – pour faire passer un lot de 4 ou 5 tonnes de riz avarié. Les malfaiteurs lui avaient offert de l’argent, mais il avait fait détruire la cargaison en disant que la santé des gens valait bien davantage. Les commerçants avaient commencé à imaginer un plan pour éliminer ce jeune qui, de façon surprenante, s’opposait à une pratique bien établie. On l’a retrouvé mort un samedi au bord du lac, non loin de la frontière. Quelqu’un a dit l’avoir vu arriver dans une voiture sans immatriculation, avec des militaires. Le secret militaire a été invoqué. Beaucoup de soldats non payés se livrent à des exactions contre les civils. Pour passer commande d’un meurtre, dix dollars suffisent. Floribert a beaucoup souffert avant d’être tué.

Dans cette histoire, se manifeste la violence qui domine en beaucoup de parties du monde. Une vie vaut dix dollars pour les seigneurs de la violence et de l’argent. Floribert a résisté avec une force morale insoupçonnable. À mains nues, en risquant la seule chose qu’il avait : la vie. Si quelqu’un a une telle force, s’il a une telle raison de mourir, il a aussi trouvé une formidable raison de vivre. Enzo Bianchi a écrit : « Mais si l’homme n’a pas une raison pour laquelle il vaille la peine de mourir, il n’a pas non plus de raison pour laquelle il vaille la peine de vivre » . Je crois que cet homme avait compris ce que veut dire vivre la prophétie.

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