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Conclusion

vendredi 20 mars 2009, par Jean-Dominique Durand

Au terme d’un colloque très riche qui devient désormais un livre, il me revient de tenter de tirer quelques conclusions, si tant est que l’on puisse conclure sur le prophétisme qui, par définition, nous tourne vers l’avenir. Du reste, José de Broucker ayant parlé d’envoi, ma mission est sans doute moins de conclure, que de rassembler quelques idées afin de pouvoir mieux poursuivre.

Il convient d’abord de remercier les organisateurs, Sylvie Barnay, José de Broucker et André Vauchez d’avoir organisé ce colloque à Valpré, ce haut lieu assomptionniste tout proche de Lyon, qui jouit d’une vue admirable sur la basilique de Fourvière, et qui garde vivante la mémoire de Bruno Chenu à travers sa bibliothèque et ses archives. Ce colloque pluridisciplinaire a réuni des théologiens, des historiens, des philosophes, des sociologues, des journalistes, des personnalités d’origines différentes sur le plan ecclésial comme sur le plan des parcours personnels. Il a rassemblé un public nombreux, fidèle et participatif. Il a confirmé l’importance et la nécessité de l’urgence prophétique. Celle-ci fait partie de l’histoire du christianisme dans chacune de ses familles. Bruno Chenu l’avait montré il y a plus de dix ans. Elle reste plus que jamais d’actualité. Il adressait son livre, intitulé précisément L’urgence prophétique. Dieu au défi de l’histoire, « à tous ceux qui vivent le christianisme comme une force décapante de renouvellement, à tous ceux qui croient que Dieu a encore quelque chose à dire aujourd’hui par la bouche et l’action des hommes ». Son propos n’a pas pris une ride, et permet, comme le rappelle Jean-François Petit, de « redonner de l’épaisseur à la réflexion quotidienne sur l’événement et du dynamisme à l’engagement ». Théologien et journaliste, Bruno Chenu a défini le théologien, à la suite de son maître le père Christian Duquoc, qui a participé à l’organisation de ce colloque, mais qui nous a hélas quittés peu après, celui qui se laisse interpeller par la vie quotidienne (J-F Petit). Mais n’est-ce pas la mission de tout chrétien, de toute personne nourrie de l’Évangile ? De l’ensemble des communications et des débats, émergent trois questions majeures : Qu’est-ce qu’un prophète ? Quel rapport a-t-il avec l’institution ecclésiale ? Quelle est sa place dans l’histoire de l’Église ?

Qu’est-ce qu’un prophète ?

Il est difficile de donner une définition univoque du prophète. En témoigne la diversité des réponses données par les participants dans le questionnaire qui leur a été remis : « une conscience qui parle aux consciences », celui qui a « une idée d’avance », « le témoin », « l’homme de l’éveil », « celui qui sait interpréter les signes d’aujourd’hui », « celui qui proclame la vérité révélée », « personne qui par sa vie, ses écrits et sa parole dit quelque chose de Dieu », « celui qui ‘illuminé’ par l’Esprit de Dieu montre la ‘voie’ malgré les résistances ». Diversité des approches, diversité des sensibilités.

La difficulté vient aussi du fait que le mot est galvaudé, et qu’aujourd’hui, les médias n’aident guère au discernement en cédant trop souvent à ce qui brille, aux paillettes, plutôt que de s’intéresser au travail et aux réflexions de fond. Le terme est utilisé à temps et à contretemps, toute prise de parole deviendrait un acte prophétique (on a fait allusion à un article de La Croix faisant du père Gabel, « un prophète des médias »). L’approche est gênée aussi par des expressions populaires, telles que faux prophète, prophète de malheur, nul n’est prophète en son pays, qui connotent le mot d’une manière négative. On observe aussi à travers internet, des interprétations plutôt surprenantes. De même la liste des figures de prophètes donnée par les réponses au questionnaire laisse perplexe : Jésus est peu cité alors que pour Andrea Riccardi il est le seul prophète : « repartir de Jésus », dit-il ; on donne peu de grandes figures historiques (François d’Assise), presque exclusivement des contemporains, y compris des présences étonnantes comme celle de Kofi Annan, l’ancien Secrétaire Général de l’ONU, qui ne semble pas pourtant devoir laisser dans l’histoire de l’organisation internationale, un souvenir impérissable. Ces réponses laissent l’impression inquiétante que l’histoire du christianisme commence à l’époque contemporaine, et même après 1945 !

À travers Martin Luther King, Bruno Chenu tente une définition : « Le titre de prophète désigne un certain profil, une certaine manière de se tenir dans l’Histoire et de faire l’Histoire, un certain message. […] un homme de la parole, un prédicateur. Le premier levier de son action est la force de sa parole. […] Un prophète authentique s’attaque en même temps à l’oppression sociale, à l’exploitation économique, à la corruption légale, à l’hypocrisie religieuse. […] King n’a pas hésité à risquer sa vie pour la noble cause qu’il défendait. »

Mais « évidemment, la foi en Jésus, mort et ressuscité, fait la différence ».

La définition élaborée par le père Chenu est donc complexe, et se fait, à partir d’un cas concret, en plusieurs temps. A partir des différentes communications et des débats, il me semble que l’on peut dégager une typologie de prophètes. Je propose d’en retenir quatre types.

Il arrive que ceux qui parlent ou écrivent, ceux qui se taisent, ceux qui agissent, se mêlent les uns aux autres, se recoupent, se superposent. Les catégories ne sont pas toujours séparées les unes des autres. Ils ont en commun six caractéristiques.

Mgr Francis Deniau distingue après Jean et Paul, le vrai du faux prophète, en s’appuyant sur quatre critères : la confession du Christ, l’amour véritable, ce qui construit la communauté, ce qui évite le délire enthousiaste mais ne construit pas, et il en ajoute trois autres : l’unité, la cohérence entre le message et la vie, le désintéressement, la vérité de la relation avec la communauté.

On ne peut pas donner une définition simple du prophète dès lors que l’on veut rendre compte de la complexité des faits et des hommes. La question se complique dès lors que l’on touche au rapport avec l’institution ecclésiale.

Prophétisme et Église : inclusion/ exclusion ?

Le rapport du prophétisme à l’institution est une question majeure. On a souvent tendance, particulièrement en France, et on l’a vu au cours du colloque, notamment dans les débats, à les opposer : l’institution, par ses pesanteurs et sa logique administrative, ne serait guère compatible avec le prophétisme. C’est la question posée par Michel Kubler de l’institution et l’intuition, lorsqu’il doit traiter en journaliste le même jour les Journées Mondiales de la Jeunesse à Manille, et l’exclusion de son diocèse d’Évreux de Mgr Jacques Gaillot. Pourtant les réalités que l’historien observe sont complexes. En fait, il est difficile d’appréhender les deux réalités, le prophétisme et l’institution, l’un sans l’autre. Que serait l’institution sans le prophète ? Que serait le prophète sans l’institution ?

Les apparences tendent à les opposer. Le prophétisme a une dimension dérangeante, il secoue, il empêche de s’endormir. Or la vocation de l’institution est de gérer, d’organiser, de faire en sorte que tout fonctionne bien. L’opposition paraît radicale. Parfois, l’institution se trompe, donne un contre-exemple, et suscite contre elle des prophètes : André Vauchez a rappelé les protestations au Moyen Âge contre une Église trop soumise à son temps, le thème récurrent de la réforme de l’Église qui courre tout au long des conciles médiévaux et au-delà, jusqu’à Antonio Rosmini qui au XIX° siècle, dénonce les « Cinq plaies de l’Église », et jusqu’à Vatican II évoqué ici par Pierre Lathuillière. C’est l’aspiration à une Église évangélique, à un pape évangélique, c’est à dire véritablement inspirés de la Parole de Dieu. C’est l’aspiration de Catherine de Sienne qui interpelle papes et souverains. Le prophète exprime alors une insatisfaction radicale contre la société (dénonciation de ses maux) et/ ou contre l’Église. Celle-ci est-elle capable d’accueillir la parole prophétique ? Elle a d’une manière évidente des difficultés, et dans l’histoire, les condamnations ne manquent pas, comme celle de Savonarole à la fin du XV° siècle, ou plus près de nous de grands exégètes (le père Marie-Joseph Lagrange) et des théologiens (les pères Yves Congar, Henri de Lubac). Georges Bernanos, cité par Guy Coq, ne disait-il pas qu’ »un prophète n’est vraiment prophète qu’après sa mort et jusque là il n’est pas un homme très fréquentable ». Mais, et c’est sans doute sa force par rapport à bien des institutions profanes, et les sait reconnaître ses erreurs, et de ce point de vue, la démarche de repentance de Jean-Paul II est fondamentale : les pères Congar et de Lubac sont créés cardinaux, Antonio Rosmini est béatifié en 2007. Le pasteur Michel Leplay relève non sans humour : « Le ministère prophétique reste constamment imprévisible, fréquemment nécessaire, généralement contesté, et finalement récupéré…La Parole surgit, la prophétie urge, et le prophète qui rugit et fait rougir dérange avant d’être rangé à son tour dans le placard protestant des commémorations ou la châsse des reliques catholiques ! »

Bien des grands prophètes sont pleinement insérés dans l’Église : de François d’Assise à Mgr Oscar Arnulfo Romero, prélat plutôt conservateur, les exemples ne manquent pas. De plus l’institution peut être elle-même porteuse de prophétisme. Par exemple lorsque Léon XIII dénonce la misère « imméritée » des ouvriers (encyclique Rerum novarum , 1891), en un temps où bien des esprits pieux voient dans la pauvreté une sorte de châtiment divin ; lorsque Benoît XV se fait prophète de la paix contre une masse catholique acquise avec ses pasteurs aux aspirations guerrières du nationalisme ; lorsque Jean XXIII convoque un concile ; lorsque Paul VI appelle le père Maurice Zundel à prononcer les Conférences de Carême au Vatican et rencontre le patriarche Athénagoras ; lorsque Jean-Paul II convoque les grandes religions du monde à Assise pour prier pour la paix et confie à Olivier Clément la prédication du Chemin de Croix à Rome, au Colisée. Mais aussi lorsqu’en des temps lointains Grégoire le Grand réforme l’Église. Les exemples d’évêques prophètes ne manquent pas : on a souvent évoquer Mgr Romero, mais ne faudrait-il pas citer Mgr Saliège qui à Toulouse, s’élève contre les déportations en affirmant une vérité toute simple mais dont on avait perdu l’évidence en 1942, l’humanité des juifs, qui implique que chacun soit traité comme une personne à l’image de Dieu. Et tant d’autres à travers les temps et dans le monde entier. Le rôle de l’institution, c’est sans doute aussi simplement de laisser faire, d’encourager, de renvoyer, comme le dit Mgr Albert Rouet, chaque chrétien à ce qu’il est, qu’il se laisse prendre par la Parole reçue. Cela peut conduire à des initiatives inattendues, à contre-courant, risquées : c’est la grandeur, à Lyon, du cardinal Gerlier, vrai prince de l’Église, de laisser faire l’abbé Alexandre Glasberg pour sauver des juifs durant l’occupation, l’abbé Joseph Colomb pour rénover la catéchèse, Mgr Alfred Ancel pour protester contre exactions contre des Algériens durant la guerre d’Algérie. De même le cardinal Albert Decourtray permet-il au père Bernard Devert, fondateur d’Habitat et Humanisme, de s’engager dans des actions parfois risquées économiquement, en faveur des plus pauvres.

L’institution sait donc porter elle-même le prophétisme, et accueillir les prophètes les plus dérangeants. Les populations, catholiques ou non, attendent de l’Église une parole prophétique. En témoignent les débats sans cesse repris depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, autour du « silence » de Pie XII. Ce n’est pas le lieu ici de traiter de l’attitude du pape durant la guerre. Plus intéressant pour notre propos est de noter combien les polémiques peuvent être interprétées comme un hommage indirect à l’institution romaine dont on attend ce que l’on n’attend pas des puissances temporelles. On ne s’interroge guère sur l’attitude de Roosevelt et de Churchill face à la Shoah. C’est que l’on se trouve là au cœur du problème. Attend-on une parole du Président des Etats-Unis ou du Premier ministre britannique ? Non, on attend d’eux la force militaire ou l’action économique. En revanche, du Pape, l’opinion publique attend, ou espère, une parole, et si elle ne vient pas, ou si elle est faible, son absence trouble. Le cas de Pie XII est de ce point de vue fort intéressant, car il révèle qu’en certaines occasions, c’est bien de l’institution qu’on attend la parole. C’est ce qu’écrit Jacques Maritain à Mgr Montini le 12 juillet 1946 pour demander au pape une parole sur la persécution subie par les juifs d’Europe : « Ce dont Juifs et Chrétiens ont aussi et par dessus tout besoin, c’est qu’une voix, - la voix paternelle, la Voix par excellence, celle du Vicaire de Jésus-Christ, - dise au monde la Vérité et lui apporte la lumière sur cette tragédie. » Le 12 avril 1948, il écrit à nouveau à Mgr Montini : « Mais si l’Église peut dans certaines circonstances se trouver empêchée d’agir sur le plan diplomatique, elle est toujours libre de parler, et de dire aux hommes la vérité. C’est même ce que les hommes attendent d’elle avant tout. » Le cardinal Rampolla, secrétaire d’État de Léon XIII, définissait le Saint-Siège comme « la plus haute puissance morale du monde ». En effet, autant que les polémiques que suscite encore plus de soixante ans après l’attitude de Pie XII, que les images des obsèques de Jean-Paul II en 2005, rassemblant le monde entier autour de son cercueil, confirment ce que les chrétiens, et au-delà une bonne partie de l’humanité attendent de l’institution suprême de la catholicité : une parole, et une parole prophétique, celle qui permet de comprendre et de tracer le sillon. On perçoit ainsi combien la demande de prophétisme est forte, et qu’elle s’insère dans l’histoire.

Le prophétisme dans l’histoire

On a vu tout au long de ce colloque que le prophétisme accompagne toute l’histoire du christianisme, depuis les origines, jusqu’à aujourd’hui. Sylvie Barnay a bien mis en valeur « l’héritage biblique », et elle constate que Bruno Chenu, pour préparer son livre L’urgence prophétique, « a relu quelque quatre mille ans d’histoire », et elle observe avec acuité que son « essai cherche à parler de la prophétie d’hier mais aussi de la prophétie d’aujourd’hui. Si sa trame est chronologique, elle est donc aussi anachronique. Si la prophétie est bien située dans un temps ce qui permet la chronologie, elle est aussi de tous les temps, ce qui explique son anachronisme ». Il n’est pas possible de revenir sur cette galerie de prophètes. Nous nous insérons dans une chaîne ininterrompue au cours de l’histoire. Si quelque chose définit bien le christianisme, c’est précisément cette action prophétique permanente au fil des temps.

Y a-t-il donc une urgence prophétique nouvelle en notre temps comme le dit Bruno Chenu dans l’introduction de son livre, ce qui semblerait indiquer que notre temps manque de prophètes ? En fait l’urgence est de tous les temps, parce que l’appel des Béatitudes est de tous les temps. Notre temps est plein de prophètes, ceux qui oeuvrent pour la justice, pour la paix, pour les pauvres, pour les malades, pour tous ceux qui sont marginalisés, ceux qui apportent l’espérance. Le grand théologien orthodoxe Olivier Clément, parlait, rappelle Andrea Riccardi, de « sacrement du pauvre ». Les prophètes sont bien parmi nous, on les trouve parmi les martyrs innombrables du XXe siècle (le siècle qui a fourni au christianisme dans toutes ses dénominations, le plus grand nombre de martyrs de tous les siècles) et ceux déjà nombreux du début du XXIe siècle. Ils sont parmi nous, en Italie du Sud, en Russie, en Afrique, en Amérique Latine, en Inde. De la même manière qu’il y a un œcuménisme du martyre, il y a un œcuménisme du prophétisme, comme le montrent toutes les figures évoquées ici, catholiques, orthodoxes, protestantes.

En fait l’urgence est de toujours. Ce que nous apprennent les prophètes, c’est surtout l’urgence de la connaissance, du discernement, de savoir lire les signes des temps sur l’essentiel, l’urgence de l’agir en chrétien face aux défis de notre monde, et l’urgence du courage de prendre l’Évangile au sérieux, en ayant à l’esprit le message fondamental de Jésus de Nazareth : « N’ayez pas peur ! ».

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