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Avant-propos

jeudi 19 mars 2009, par André Vauchez

À l’origine de cette rencontre et du présent recueil qui en contient les actes se situe le livre de Bruno Chenu intitulé L’Urgence prophétique (Paris, Bayard, 1997) , qui a constitué le point de départ de la réflexion que nous avons menée, à partir de 2006, José De Broucker, Sylvie Barnay et moi-même sur l’histoire et l’actualité du prophétisme . La lecture de cet ouvrage remarquable du grand théologien Assomptionniste nous a donné envie de reprendre et de prolonger les interrogations qu’il y avait soulevées dans le cadre d’un colloque axé sur les problèmes suivants : Qu’en est-il de la fonction prophétique dans l’Eglise et dans le monde actuel ? Qu’est ce qu’un prophète aujourd’hui et qui joue ce rôle à notre époque ? Déjà en 1965, Dom Helder Camara - qui disait de lui-même : « J’appartiens beaucoup plus à la famille des prophètes qu’à celle des docteurs » - se posait la question en ces termes : « Mais qui sont les successeurs des prophètes ?… Voilà un problème à approfondir ! ». Notre ambition a été simplement d’essayer de répondre à cette demande et de l’actualiser plus de quarante après qu’elle ait été ainsi formulée. D’où l’idée d’organiser un colloque, qui s’est tenu à Lyon-Valpré les 17 et 18 mai 2008, qui ne serait pas académique - au mauvais sens du terme, ni même essentiellement universitaire , dans la mesure où il existe déjà beaucoup d’excellents travaux sur l’histoire du prophétisme - mais axé sur l’actualité de ce dernier.

Cette orientation vers le contemporain ne nous dispensait pas d’un retour en arrière car, si nouvelles que puissent être les formes actuelles du prophétisme, celles-ci se situent cependant dans une tradition qui plonge ses racines dans l’héritage biblique et dans l’histoire de l’Église. Aussi la première partie de l’ouvrage est-elle consacrée à une présentation historique visant à mettre en évidence les principales lignes de force des courants prophétiques, depuis le premier Testament jusqu’aux temps modernes. Après quoi, nous avons demandé à des théologiens de prolonger l’étude jusqu’à l’époque actuelle marquée, pour le catholicisme, par le concile Vatican II et, pour la société occidentale, par le phénomène de la sécularisation. En outre, nous avons cherché à savoir quelle signification les termes « prophète » et « prophétique » revêtent aujourd’hui dans le langage courant, tant religieux que profane, et quel type d’action ou de prise de position ils qualifient, de façon à mettre en évidence, derrière la pluralité des références et des occurrences, l’existence d’un « noyau dur » commun au niveau de l’opinion. Enfin, nous avons demandé à des intervenants de venir nous présenter des figures emblématiques du prophétisme de notre temps et les domaines dans lesquels s’est exercée leur influence : engagement intellectuel ou temporel, expérience spirituelle, témoignage de vie, etc. Et dans une belle conférence, intégralement reproduite ici-même, Andrea Riccardi, président de la Communauté de Sant’Egidio , nous a fait percevoir ce que peut être un témoignage prophétique fondé sur la gratuité et le don de soi dans un monde aussi étranger aux perspectives et aux valeurs chrétiennes que celui où nous vivons.

Même si le Christ a été spontanément qualifié de « grand prophète » par ses contemporains, nous savons bien que, dans le christianisme, le message évangélique ne peut se transmettre sans passer par la médiation de l’Église, au sein de laquelle a toujours existé - comme d’ailleurs dans le judaïsme – une tension fondatrice entre le prêtre et le prophète. Bruno Chenu a bien souligné , dans le chapitre 4 de L’Urgence prophétique, que « considérer l’Église comme tout entière appelée au prophétisme, oblige à dépasser le clivage sans cesse récurrent entre l’inspiration et l’institution », alors qu’actuellement la manière la plus courante de définir le prophétisme consiste à l’opposer au sacerdoce et à l’Eglise institutionnelle, dans la ligne de Max Weber. Aussi avons-nous demandé à des représentants des principales confessions chrétiennes (Catholicisme, Orthodoxie et Protestantisme) de venir nous dire comment cette tension a été et est vécue au sein de leurs traditions respectives. D’autre part, un regard a été porté sur les conditions et les circonstances qui , dans la seconde moitié du XXe siècle, ont suscité l’apparition en Amérique Latine de figures de prophètes – à commencer par celle de Dom Helder Camara – et d’un dynamisme prophétique proprement ecclésial , comme Bruno Chenu l’avait déjà mis en évidence, dans le dernier chapitre de son livre, à propos de la « conversion » de l’Église catholique en Afrique du Sud dans les années 1980. Logiquement cette réflexion débouche sur une question fondamentale qu’on ne peut esquiver, et encore moins aujourd’hui qu’hier : une Église peut-elle être prophétique ? Quelle considération pourrait-elle ou devrait-elle avoir pour ceux qui, dans son sein, se réclament d’une vocation prophétique : sont-ils condamnés à demeurer des marginaux, des « sans statut », comme on parle dans la France actuelle des « sans papiers » ? Et comment opérer le nécessaire « discernement des esprits » qui permet de distinguer les « faux prophètes »,dont l’Apocalypse dit qu’ils se multiplieront à l’approche de la fin des temps, de ceux qui sont authentiquement inspirés par l’Esprit ?

En 1997, Bruno Chenu écrivait avec une grande lucidité : « A l’heure actuelle, le thème du prophétisme semble s’être évanoui du paysage, tant social qu’ecclésial. Il n’y a plus grand nombre pour se risquer à une interpellation forte, à une mise en cause radicale, à une proposition dérangeante. L’opacité du devenir de nos sociétés rend la pensée circonspecte et l’action timorée. Devant la rudesse du chemin, le souffle se fait court. On accompagne tant bien que mal le mouvement, on n’ose l’infléchir. Nous sommes à l’âge des croyances molles. N’est-il pas grand temps de retrouver, collectivement et personnellement, l’inspiration prophétique ? …Qu’est ce que le prophétisme sinon la façon qu’a Dieu, à travers des êtres humains, de prendre l’Histoire à bras le corps ? Et si Dieu parle, pourquoi ce silence de notre part ? ». Dans L’Idiot de Dostoïewski, le Grand Inquisiteur demande à Jésus qu’il interroge : « Pourquoi es-tu venu nous déranger ? ». C’est sur cette dimension « dérangeante » du prophétisme que nous avons réfléchi , avec près de deux cents personnes, au cours de ces journées de rencontre et d’échanges , de façon à nous permettre de replacer notre action et nos paroles dans le sens de ce grand mouvement inauguré jadis par les prophètes du Premier Testament et qui se poursuit aujourd’hui sous nos yeux, sans que nous sachions parfois en reconnaître les signes et les témoins. Et c’est de cette réflexion à la fois personnelle et collective que le présent recueil s’efforce de rendre compte.

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